« Ode à la coquille »


« Ode à la coquille »

Au hasard de mes balades sur le net, plaisante rencontre avec ces coquines coquilles qui sont le fléau des auteurs et des correcteurs…

Cette ode (orthographe d’époque), qu’on dit d’un auteur anonyme, pourrait être de la main de Flavien Mouillan, correcteur, et auteur du Correcteur typographe, paru en 1899 à Paris.

Je vais chanter tous tes hauts faits,
Je veux dire tous tes forfaits,
Toi qu’à bon droit je qualifie
Fléau de la typographie.
S’agit-il d’un homme de bien,
Tu m’en fais un homme de rien;
Fait-il quelque action insigne,
Ta malice la rend indigne,
Et, par toi, sa capacité
Se transforme en rapacité.
Que sur un vaisseau quelque prince
Visite nos ports en province
D’un brave et fameux amiral
Tu fais un fameux animal,
Et son émotion visible
Devient émotion risible
Un savant maître fait des cours
Tu lui fais opérer des tours.
Il parle du divin Homère,
O sacrilège ! on lit Commère; L’amphithéâtre et ses gradins
Ne sont plus que d’affreux gredins.
Le professeur cite Hérodote,
Tu dis: le professeur radote;
Puis, s’il allait s’évanouir,
Tu le ferais s’épanouir.
Léonidas aux Thermopyles
Montre-t-il un beau dévoûment,
Horreur ! voilà que tu jubiles
En lui donnant le dévoîment.

Savoureux…

Martine Rousseau et Olivier Houdart correcteurs du Monde.fr, avaient posté cette ode sur leur page blog.monde : http://correcteurs.blog.lemonde.fr/2011/04/21/ode-a-la-coquille/  avec ce texte: « Rendons-lui justice : les correcteurs ne seraient rien sans elle. Plus de métier, plus de nom, et des rédactions qui sembleraient des plages après le passage de la marée, avec coquillages délaissés. Oui, rendons-lui justice à cette pourchassée, cette réprouvée, cette indigne, en un mot : la coquille. »
Je l’ai retrouvée également sur le site consacré au « DICTIONNAIRE DE L’ARGOT DES TYPOGRAPHES » par EUGÈNE BOUTMY Correcteur d’Imprimerie, dans lequel nous pouvons trouver un « CHOIX DE COQUILLES TYPOGRAPHIQUES CÉLÈBRES OU CURIEUSES » http://www.synec-doc.be/librairie/typo/

Le terme COQUILLE apparaît dès 1723, dans La Science pratique de l’imprimerie de Fertel: « c’est pourquoi ſi un Compoſiteur ne ſçait bien l’Ortographe, il eſt ſujet à faire quantité de coquilles. Ce mot ſignifie jetter les Lettres dans une place pour un autre. »
Traduction: « c’est pourquoi si un Compositeur ne sait bien l’Orthographe, il est sujet à faire quantité de coquilles. Ce mot signifie jeter les Lettres dans une place pour un autre. »
En effet, de nombreuses coquilles à l’époque, étaient dues à la proximité des « cassetins »: par exemple, un journal, donnant des nouvelles de Jérôme Bonaparte, qui était mourant, annonça un jour une amélioration (un mieux) de son état. Le lendemain, on ajouta : « Le vieux persiste. » Dans la « casse » française, les caractères « m » et « v » se trouvent dans des cassetins voisins.

Et que dire de cet autre aspect merveilleux du quotidien d’un typographe:
« Il arrive au typographe de manquer d’une lettre qu’il a utilisée trop souvent pour composer sa page. Il est contraint d’avoir recours à un plomb à demi effacé par trop d’usage. À l’aide d’une aiguille, il en ravive l’œil, et au moment de l’impression, donne un léger coup de marteau au cul du caractère, afin que l’encre imprègne le feuillet. Sa main est allée puiser dans le cassetin où sont relégués en vrac les plombs usés ou défectueux, plombs fantômes qui bénéficient d’un sursis, et qui attendent là, en souffrance, qu’on fasse appel à eux et les ramène à la vie. Ce cassetin se nomme le cassetin au diable. »
http://nouvellerevuemoderne.free.fr/salecaractere.htm

Les coquilles ont changé de raisons d’être, mais elles nous guettent toujours.